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WINDBASE : Qu’est ce qui t’a amené à devenir shaper?

MARCO : D’abord la nécessité: il n’y avait pas de planches de funboard à l’époque, puis l’arrivée sur le spot d’un ami de retour d’Hawaii avec un custom Sailboards Maui désigné par Mike Walze et shapé par Jimmy Lewis… un choc! Et la révélation! Voilà ce que voulais faire dans ma vie, exit la biologie, l’océanographie, les plans de carrière etc., exercer mes capacités et mon éventuel talent dans cet art, voilà ce qui m’importait vraiment! Ça peut paraître con, mais c’est tout bêtement comme ça que cela s’est passé….

WINDBASE : Tu shapes à la fois des planches de windsurf et de kitesurf. Comptes-tu continuer à shaper ces deux types de boards, ou vas-tu plutôt privilégier l’un par rapport à l’autre?

MARCO : En fait les deux types de planches m’apportent des choses différentes et complémentaires soit au niveau du shape qu’au niveau des technologies, en synthèse je pourrais dire que les deux m’aident à progresser, donc pas question de privilégier l’une par rapport à l’autre

WINDBASE : Ton savoir-faire côté windsurf est-il utile quand tu shapes une planche de kite? Ou ce sont deux mondes vraiment différents en termes de boards? Et à l’inverse, est-ce que certaines avancées côté kite pourraient profiter aux flotteurs de windsurf?

MARCO : Je pense que quand tu es shaper tu es shaper, point. Après il est clair que l’expérience spécifique est nécessaire pour ne pas shaper des daubes mais à la base de tout il y a le feeling et celui-ci est complétement transversal… En tous cas, les deux expériences se complètent et ouvrent le champ de vision, ce qui ne peut qu’être bénéfique en termes de créativité.

WINDBASE : Est-ce qu’il y a des commandes que tu ne peux pas réaliser en custom, à cause par exemple d’une charge de travail trop importante, ou encore à cause de demandes trop extrêmes?

MARCO : Non, tout est question de temps, j’aime bien les challenges un peu pointus, et si ça prend beaucoup de temps pour la réalisation, ce n’est pas un problème pour autant que le client soit prêt à y mettre le prix. Ce qu’en revanche je refuse de faire c’est de shaper une planche avec des cotes imposées si je sens que cela ne va pas marcher.

WINDBASE : Combien de planches Swell Expression sors tu par an en moyenne?

MARCO : Pas beaucoup, une vingtaine au grand maximum.

WINDBASE : Testes-tu tous les flotteurs que tu fabriques?

MARCO : Hélas, non!…

WINDBASE : Peux-tu nous expliquer ta relation de travail avec Greg Penne? Collabores-tu avec d’autres riders?

MARCO : Avec Greg on s’amuse à tester des idées un peu extrême et pas commerciales, mais qui permettent de faire avancer la connaissance et à vérifier concrètement des hypothèses. Avec Pascal Boulanger, en revanche je travaille sur des flotteurs de course et là il s’agit d’assurer les performances, pas question de risquer de shaper un oignon pour tester une idée, c’est moins libre mais tout aussi passionnant

WINDBASE : Quelques questions en vrac pour ceux qui voudraient se faire plaisir avec un custom : Combien ça coute? Combien de temps pour le fabriquer? Quelle est la garantie proposée? Peut-on visiter l’atelier?

MARCO : Les réponses en vrac : un custom ça coute 2.000€ pour une planche toutes options, (fabrication avec les meilleures combinaisons de matériaux/technologies), décorée, avec pads (et bumpers si nécessaire). Le temps nécessaire est d’au minimum trois semaines, plus le délai d’attente qui dépend du carnet des commandes. La garantie est totale, aucune malfaçon n’est tolérable sans limites de temps et la casse en deux est à exclure pour les flotteurs de vagues, freewave et freestyle, donc cassé = remplacé pour une année au minimum, voire plus si une rupture tardive s’avérait être due à une faiblesse…

WINDBASE : Parlons un peu du speed, il y a quelques temps tu as sorti des planches pour Anders, collaborez-vous toujours ensemble? Plus globalement, que penses-tu de la course au record actuellement, et comment la planche pourra-telle passer les 50 nœuds?

MARCO : Non avec Anders on ne collabore plus, pour la course au record, c’est plutôt mal barré, vu le potentiel du kite et d’hydroptère je crains que avec 50 knts on soit loin du compte en planche. Cela dit ça n’empêche pas de chercher à naviguer de plus en plus vite! Pour une fois qu’on peut foncer sans se faire allumer !!!

WINDBASE : Pour revenir sur les flotteurs de série, aujourd’hui les flotteurs de slalom voire de vagues atteignent les 2400 euros, quel intérêt pour le planchiste qui veut se payer une planche neuve, de prendre de la série plutôt que du custom?

MARCO : Je me le demande! Quand on ouvre une planche de série et que l’on voit comme c’est fabriqué en plus, on a du mal à comprendre. A côté de ça, les gens en tant que masse ont besoin de références, de modèles et de repères et toute la com des marques est orientée dans ce sens alors que le custom est par définition une démarche individuelle et unique. Dès lors c’est normal que les grands nombres aillent vers la série et que le custom reste anecdotique.

WINDBASE : Franchement, les qualités de réalisation et de construction sont-elles comparables entre la série et le custom?

MARCO : Je ne parle que pour ce que je réalise, et sans peur d’être traité de prétentieux, il n’y a vraiment pas de comparaison! Que ce soit au niveau des matériaux utilisés, que par leur quantité utilisée (notamment le carbone) ou la mise en œuvre, il n’y a aucune comparaison possible.

WINDBASE : Récemment la marque HTS a fait une percée en France, avec du buzz dans les magazines et sur le net, mais depuis quelques temps, c’est le calme plat. Peux-tu nous en dire un peu plus sur la marque, tes relations avec elle, et si l’histoire continue?

MARCO : Hts a été une belle percée, retombée comme un soufflé trop chaud, hélas des raisons personnelles relatives à la santé du boss de HTS l’ont obligé à mettre en suspend l’aventure, verra-t-on une suite?, je le lui souhaite de tout cœur.

WINDBASE : Le SUP, tu pratiques, tu en shapes?

MARCO : Non, trop long, ça ne rentre pas dans mon atelier.

WINDBASE : Que penses-tu des planches gonflables? Les SUP y sont déjà, et une planche gonflable pour débutant ou ballade est en train d’arriver sur le marché. A ton avis, pourra-t-on un jour gonfler sa board et aller se taper une vraie session dessus dans un vent consistant?

MARCO : Et bien non! Une chose est de se balader à 3 nœuds à la rame, foncer à plus de 30 propulsé par une voile ou une aile c’est autre chose…

WINDBASE : Depuis des années maintenant les flotteurs sont globalement construits de la même façon, un pain de polystyrène et une peau extérieure. Est-il possible à ton avis de changer complètement la conception? Si oui, qu’est ce qui t’a limité sur cette piste depuis que tu shapes des planches?

MARCO : Bien que le « sandwich » soit désormais le standard universel pour la quasi-totalité des marques, ce mot ne représente qu’une approche globale de la technologie, en fait ça ne veut pas dire grand-chose et c’est tout sauf une limitation. Les déclinaisons du sandwich et ses combinaisons avec des structures intégrées sont sans limites, et évoluent sans cesse (pour moi en tous cas…) et loin d’être une barrière, cette technologie est une source inépuisable de progrès et d’innovations!

WINDBASE : D’un point de vue moins global, as-tu fait évoluer tes shapes ces dernières années, ou conserves tu des scoops connus et éprouvés? Quelles sont tes dernières innovations en matière de shape?

MARCO : Pour le scoop, en slalom, les choses évoluent assez lentement, en fait on applique les mêmes principes d’il y a vingt ans aux longueurs d’aujourd’hui, en fait les scoops de slalom de l’époque étaient déjà bien optimisés et les rapports entre les différentes sections de scoop et les appuis (appuis des pieds, aileron, pied de mât) étaient bien maîtrisés, ce qui n’était pas le cas pour les outlines, les rails et les répartitions des volumes. Dans ces domaines, on innove encore assez vite et on teste des solutions extrêmes afin de bien comprendre l’action de chaque paramètre, en fait il y a encore pas mal de progrès à faire et de combinaisons à tester.

WINDBASE : Ou en es-tu avec les « mini » boards? Ce concept est-il applicable à tous types de conditions et pourrai-t-il aller à tout type de riders?

MARCO : Le concept est plus que prometteur, la plupart des riders qui les ont testées les ont adorées, à l’exception faite des gros gabarits. Dans la pratique la navigation avec ce type de planche est incroyablement facile et efficace, surtout dans des conditions « dures » où d’autres flotteurs saturent à cause du clapot.Là où il y a encore du travail c’est le démarrage (pas le départ au planning, qui est top) et le jibe dans des conditions « galère » ; du coup le flotteur pour plaisant et performant qu’il soit est peu adapté à l’utilisation en course

WINDBASE : Le bioflex, appliqué sur une planche d’une manière beaucoup plus large, en partant du tail jusqu’au pied de mat par exemple, c’est faisable? C’est une idée farfelue?

MARCO : C’est une idée qui me paraissait séduisante au départ et j’ai réalisé un prototype dont le flex sur l’arrière allait jusqu’au boitier d’aileron (on ne peut pas aller plus loin car le boitier doit être solidaire de la partie fixe) et latéralement jusqu’au-delà du pied avant : la cata totale ! Le «v » se déforme et la planche devient hyper-instable sur les appuis sur l’aileron de fait le flex sur le rail ne doit pas dépasser le pied arrière

WINDBASE : Entre du trifin et du Bioflex, tu choisis quoi?

MARCO : Sans hésiter, le bioflex ! De toutes façons je n’ai pas le choix, mes genoux ne supportent plus la navigation en planche « classique », surtout dans le clapot alors que en « bioflex » il n’y a aucun problème.

WINDBASE : Les « bewels » sur les planches de slalom induisent quel type de comportement, et modifient-t-ils la façon dont on doit choisir un aileron sur ces planches orientées performance?

MARCO : Les « bewels » associés au(x) concave(s) adoucissent le toucher d’eau, donc rendent plus progressif l’impact de l’avant de la planche avec l’eau ; de ce fait la planche « tape » moins et est moins physique, on peut de ce fait choisir un aileron un peu plus « pointu » car la planche encaissera mieux les à-coups venant de l’aileron

WINDBASE : Quelles sont pour toi les plus grandes évolutions dans le monde du windsurf ces dernières années?

MARCO : De toute évidence l’une des évolutions majeures a été la réduction de la longueur, associée à l’élargissement des avants, en slalom comme en vagues, le retour des multi-fins en vagues est en revanche un retour vers des solutions très anciennes, même si appliquées un peu différemment, ça reste une idée ancienne et pas une évolution.

WINDBASE : As-tu essayé les matériaux « bio », comme Sun7, Seaclone, Thommen, qui utilisent des résines « propres », du bambou, du lin, du liège…?

MARCO : Tout d’abord il n’existe pas de « résine propre » sauf dans le marketing, tout au plus il y a des résines qui seraient ( ?) plus respectueuses de la santé du shaper ou du stratifieur, à voir sur le long terme, cependant sur le plan mécanique il n’y a aucun intérêt, bien au contraire.Pour les fibres, je teste le liège qui a l’avantage sur les autres « fibres » végétales de ne pas absorber d’eau en cas de choc et qui en plus absorbe les vibrations et n’est pas trop rigide, en fait ce qu’il faut trouver c’est la bonne application, il ne s’agit pas de remplacer bêtement des fibres « sales » avec des fibres évoquant des vertes prairies pour faire plaisir aux écolos et aux bobos, mais plutôt de voir dans quelle application, dans quelle structure et par rapport à quelle contrainte ces nouvelles fibres peuvent apporter un plus par rapport aux matériaux plus classiques.Il y a certainement des gros avantages et de bonnes marges de progrès à trouver mais il y a de la réflexion et du gros travail de recherche à faire

WINDBASE : Tu utilises des matériaux haut de gamme, qui donnent un rendu visuel assez énorme sur des planches, et quand on voit les décorations peintes sur certains de tes customs, on a la larme à l’œil tellement que c’est travaillé. D’où te vient ce talent à sortir à la fois des shapes qui marchent mais aussi des décorations aussi réussies?

MARCO : Bon, merci pour les compliments mais je suis mal placé pour te répondre…J’ai toujours eu un gros penchant pour la création artistique et à une époque (lointaine…) j’ai même été artiste peintre mais je pense que l’essentiel concernant les planches est que je ne trouve jamais que quelque chose est « assez » bien, ni la finition, ni la déco, ni l’harmonie des lignes et que je cherche constamment à me dépasser pour que le résultat final approche de la perfection. Je sais que c’est une chimère mais ça fait partie de ma nature…

WINDBASE : Combien de sorties fais-tu par an en windsurf? Entre ton activité de shaper, et ton activité de vente de fromage… As-tu assez de temps pour aller sur l’eau?

MARCO : Peut-être entre 20 et 40 selon les années, c’est (trop) peu mais il y a en plus le kite et le snowboard et on ne peut pas être partout…Mais oui, c’est vrai, je manque cruellement de temps pour faire tout ce que je voudrais !

WINDBASE : D’ailleurs, le fromage, tu peux nous en parler? Pourquoi passer du rabot à la vente de fromages italiens? (D’ailleurs, si on veut gouter, c’est à Six Fours c’est bien ça?)

MARCO : Tout d’abord, il n’y a pas que les fromages, il y a aussi les charcuteries et les pâtes et bien d’autres délices !!!! Pourquoi ? Mais parce que je n’ai pas qu’une passion dans la vie ! En plus, le fait d’être un peu plus détaché des impératifs de rentabilité sur le shape me donne plus de liberté et de créativité et me permet d’exercer mon métier de shaper avec beaucoup moins de stress et de contraintes, ainsi je préserve le plaisir et la motivation qui autrement, au bout de 30 ans de ce métier pourraient commencer à s’effilocher…

WINDBASE : Gardes-tu un œil sur la PWA? Si oui, quel est ton sentiment sur le tour actuel? Comme on dit souvent, « c’était mieux avant », ou pas?

MARCO : Très peu, en vérité ; dire « c’était mieux avant » est un propos de vieux con, en fait j’étais d’avantage impliqué, c’est tout. Ce qui a surtout changé c’est qu’il y a beaucoup moins d’argent dans la compétition en planche à voile qu’avant (à tous les niveaux d’ailleurs) et ça ce n’est clairement pas bien !

WINDBASE : L’abandon des customs en PWA, c’est une bonne chose à ton avis?

MARCO : C’est carrément nul mais si les marques ont peur de quelques malheureux shapers, que veux-tu y faire ?

WINDBASE : Pour finir, quel est selon toi l’avenir de notre sport?

MARCO : Alors, là aucune idée ! Sauf qu’un sport aussi merveilleux tant au niveau de l’esthétique que des sensations sera toujours vivant, il pourra avoir des hauts et des bas, être à la mode ou pas mais il sera toujours là !